Western on the Rocks

  Scène un –  Le tuba man –

Il n’était pas à sa place. Décidément pas à sa place. Comme une faute de frappe, un cheveu sur la soupe, un jolie tache dans le paysage… Imaginez le type, le cheveu (long et broussailleux) au vent, un chapeau de cow-boy défoncé mais bien enfoncé jusqu’aux oreilles, perché sur un immense rocher, au sommet du mont Lafayette… en train de jouer du tuba ! Le vrai, le grand, le gros cuivré avec son énorme embouchure ! Et où ? Sur l’une des plus hautes montagnes du New Hampshire, à 5.200 pieds et quelques pouces ! D’autres suaient sang et eau pour porter sur leur dos une tente, un sac de couchage, des bidons d’eau à boire, de la nourriture en tout genre pour « survivre » à une randonnée de plusieurs jours sur la réputée Appalachian Trail… et lui, il vous narguait là avec son tuba !

Passé le premier choc nerveux autant que visuel et auditif qui vous laissait sans voix ni force pour avancer, vous ne pouviez finalement que vous approcher du Monsieur, attirant comme un aimant. Il y avait l’homme lui-même, sa posture et son image dans ce paysage grandiose. Il était jeune (dans la petite vingtaine, peut-être), blond à souhait et très large d’épaules (ce qui était, évidemment, un avantage indéniable pour le transport de matières lourdes et encombrantes). Il y avait l’homme mais aussi le tuba, plus grand que nature aurait-on dit, sans doute à cause de l’environnement. Et la musique. Irrésistible. Absolument irrésistible.

Les trois étaient indissociables. Au point qu’on succombait illico presto au charme de l’homme, de son tuba et de sa musique. Sous l’effet de l’hypnose, voilà qu’il ne détonait plus du tout dans le cadre… Je crois qu’à cet instant précis il aurait pu, comme le joueur de flûte du conte pour enfants, nous entraîner n’importe où sans que nous n’y trouvions rien à redire. Même au bord du précipice tout proche. Nous l’y aurions suivi ! Un vieux sac à dos posé près de lui, le tuba littéralement dans les bras, il soufflait plus fort que le vent. Ce qui n’est pas peu dire quand on connaît le Mont Lafayette ! Lui avait le regard perdu dans le vague, les yeux dérivant d’un pic à l’autre sans s’attarder sur aucun, comme un navire en perdition en haute mer, ballottant dans les vagues sans direction. Et il jouait ; il jouait sans se soucier du monde alentour.

Nous avions alors posé nos propres sacs à dos non loin de son rocher. Et nous restâmes longtemps à l’écouter. Le temps était comme suspendu. Nous n’étions pas là et lui non plus. Nous étions ailleurs, quelque part dans une ville lointaine, quelque part bien assis dans une salle de concert. Loin.Très loin d’ici. Par tout petits éclairs de conscience, un seul mot me revenait : SURRÉALISTE. Ce que nous vivions là était surréaliste. Avec le joueur de tuba, nous étions les modèles vivants d’un tableau surréaliste. Ou les acteurs figurants, avec le tubaman comme vedette, d’un film surréaliste. Nous n’avions rien d’autre à faire que de vivre l’instant présent. Magique autant que… surréaliste.

L’homme déposa finalement le tuba sur le sol près de lui. Et le vent reprit ses droits. Il posa son instrument en même temps qu’un premier regard sur nous. C’est ainsi que nous fîmes connaissance avec Peter, alias Peter le tubaman. Au bout d’un sentier de montagne. A une croisée de chemins humains. Entre musique et vent.

                                

                                       2 – Le routard de l’Appalachian Trail –

–       Je suis parti de Géorgie en mai dernier et, depuis, je remonte tranquillement vers le nord.

     …

–       Peter. Je sais, ce n’est pas très original. Et vous-mêmes ?

     …

–       Non, je ne suis pas fatigué. Ce n’est pas si lourd que cela en a l’air.

–       Oh oui ! Je descend parfois jusqu’à un village, pour refaire le plein de provisions. Du fromage, du peperoni, du pain, des céréales…

–       Jamais plus de deux jours… C’est mon maximum, si je rencontre des gens sympathiques avec qui parler un peu.

–  Je crois que je vais rester ici ce soir. Je coucherais dans l’abri… pour l’attendre…

–       Qui ? My girlfriend, man ! Je ne l’ai  pas vu depuis trois jours. Et ça m’inquiète.

–       Elle s’appelle Ruth. Nous devions nous rencontrer sur le sentier. J’avance, j’avance et aucune nouvelle d’elle. Pas un gardien qui ne l’ait vu. Pas un mot dans les abris.

–       C’est bien ça. J’en viens à me demander si elle ne serait pas derrière moi. Pourtant hier, je suis sorti du sentier pour aller au village, histoire de voir si elle était passé par là. Et bien non…

–       Je ne comprends pas. Elle a sans doute fait de drôles de choses. Encore une fois. Comme d’habitude.

–       Non, je suis parti seul de Géorgie. Elle m’a rejoint il y a un mois. Quand ma sœur est parie. Avant, elle cherchait son père, quelque part en Californie.

–       Non, elle ne l’a pas trouvé. Après son périple à Los Angeles, elle m’a rejoint et nous avons marché un bon huit jours ensemble. Mais elle a un drôle de tempérament, Ruth. Elle agit souvent de façon bizarre… comment dire… irresponsable. Et elle change d’idées souvent. Après notre semaine ensemble, par exemple, elle a voulu marcher seule un jour, puis le lendemain avec moi et ainsi de suite. Pas de problème ? Pas de problème ! Sauf que parfois elle arrivait à dix heures du soir à la porte de ma tente. Sans lampe. Après avoir monté trois sommets sans rien manger. Irresponsable pour elle-même, c’est le mot juste.

–       Il y a dix jours, un beau matin, elle m’a dit : « Je rentre… Bye… See you later, Peter… ». Elle est comme ça, Ruth… imprévisible. Y’avait rien à dire, alors j’ai dit : « See you later, Ruth », en l’embrassant. Je croyais qu’elle rentrait en Géorgie.

     …

–       Si vous la rencontrez, dites-lui bien que je la cherche. Elle est blonde…

     …

–       Pardon, je ne suis pas très clair, en effet. J’ai oublié un grand bout de mon histoire. Donc, Ruth est partie et moi, j’ai continué ma route. On the trail again… Seul encore ! Deux jours plus tard, j’arrive à mon camping et qui je retrouve au fond de l’abri ?

–       C’est ça, Ruth ! Comment vous avez deviné ? Je vous le dis : y’a pas plus imprévisible que cette fille-là. C’est ce qui fait son charme… mais on s’en lasse un peu, à la longue !

… 

–       Oui, on a repris le sentier ensemble pendant quelques jours. Puis elle est descendue seule au village. Moi, je suis resté explorer la crête. Nous avions convenu de nous rejoindre plus loin. A un endroit précis. Je l’ai attendu là toute une journée. Personne. Je suis revenu sur mes pas pour aller au village. Personne. Je suis remonté sur le sentier. Personne. Disparue sans donner signe de vie. Voilà, c’est la fin de l’histoire. Pour l’instant.

    …

–       Non, je ne sais pas ce qui est arrivé. Je m’inquiète pour cette fille. Elle a peut-être encore fait une bêtise. Des fois, elle marche en sandales sur les roches glissantes, d’autres fois elle part la nuit en forêt… Elle s’est peut-être perdue… ou elle est tombée dans un ravin… Je vous jure, des fois, je crois qu’elle est folle. Le problème, c’est que je l’ai dans la peau.

     …

–       Oui, ce serait bien d’attendre encore un peu. Mais je ne peux pas faire ça des jours et des jours. J’ai un semblant d’horaire à respecter… Ce soir… demain, peut-être… Après, tant pis, je file vers le nord.

     …

–       Quand même, si vous la voyez, une grande blonde avec un vieux sac à dos, dites-lui que je la cherche. Vous n’oublierez pas, hein ?

    …

–       Ruth, oui, c’est bien ça son nom…

                                                3 – la conquête de l’Ouest

 

 

     –    Est-ce que je rêve, Catherine ? J’entends de la musique. Un son venu de loin.                                                                                                                      Toi, non ?

     …

–       Bon, je rêve. Alors, mangeons !

     …

–       Oui, j’ai bien aimé la soupe. Et le bœuf hawaien aussi. Et la purée à l’ail. Je te jure qu’après ce repas, je ne médirai plus jamais sur la bouffe américaine !

–       Heye… je l’entends encore…

–       Mais le tubaman ! Pas toi ?

     …

–       Voyons, Catherine ! Dis tout de suite que je suis folle !

–       Ah ! Retire ce que tu as dit ! Tu vois bien que je ne suis pas folle.

Peter, alias le tubaman, venait de faire son entrée, sans tambour ni trompette mais tuba dans les bras, dans le Greanleaf Hut. Nous dormions ce soir-là dans ce refuge de luxe, situé à l’ouest du mont Lafayette, deux kilomètres plus bas et une heure plus tard dans les cuisses et genoux. Le jeune homme n’avait visiblement averti personne de sa visite, vu les regards ébahis des randonneurs comme du personnel. Il était tout crasseux, les jambes aussi « beurrées » de boue que nous, quelques heures plus tôt. Lentement, il s’avançait dans la salle où nous étions une bonne quarantaine attablés. Il jouait un doux air de blues. Personne ne bougeait, chacun semblant retenir son souffle. Comme nous au sommet, les gens n’en revenaient pas d’avoir vu entrer ce big brother avec son tuba encore plus imposant que lui.

Il joua cinq ou six morceaux dans un silence recueilli, alternant airs populaires et musique classique. Dans la cuisine ouverte sur la salle, la surprise avait aussi cédé le pas au plaisir pour les quatre membres de l’équipe qui se mirent à danser sans bruit, qui une louche à la main, qui un tablier à la taille ou un torchon virevoltant.

Peter posa ensuite le tuba à côté de lui et raconta à tous sa petite tranche de vie de troubadour errant… Ses études musicales… D’où il était parti avec son frère et sa sœur, avec ce projet fou de jouer de la musique tout au long de l’Appalachian Trail. Son frère avait abandonné la partie au bout d’une semaine. Lui ne jouait d’aucun instrument. Il chantait mais il était surtout parti à pied… sans bottes… avec l’idée encore plus saugrenue de faire ce trajet d’au moins trois mois pieds nus… comme un pauvre des pays du sud. Ses pieds n’avaient pas supporté l’idée. Le défi s’était heurté à une douloureuse réalité… Sa sœur, elle, jouait de la flûte traversière, en duo avec lui, de refuge en refuge. Elle avait tenu un mois et demi avant de déclarer forfait. Pour cause d’ennui de la ville. Il était resté seul, avec son tuba pour compagnon. Chaque jour, il pratiquait un peu, si possible au sommet d’une montagne. A cause du vent, du vrai vent, qui s’harmonisait tellement bien, selon lui, avec le son du tuba. Il y avait là une richesse, naturelle, qui comblait ses oreilles. Mais ce soir, il était là. Pour nous. Juste de passage. Pour égayer la soirée.

De Ruth, il ne dit pas un mot, curieusement. Il reprit son tuba et joua encore et encore. Jusqu’à saluer après avoir déposé délicatement l’instrument dans un coin de la pièce. Puis, il s’en alla aux cuisines où les voyageurs de son espèce – les true hikers de l’Appalachian Trail – étaient toujours bien accueillis. En échange d’une aide pour la vaisselle ou le déjeuner, ils mangeaient gratuitement et pouvaient dormir dans l’entrée, à même le sol, mais au chaud, et profiter d’une bonne douche.

Au matin, il n’y avait pas un mais deux sacs dans le coin du tuba. Et Peter lavait la vaisselle qu’essuyait une jeune femme. Ils se mangeaient littéralement des yeux. Elle lâcha brusquement son linge à vaisselle pour s’approcher de son sac. Elle rangeait quelque chose. Quand elle se releva, Peter était derrrière elle. Juste derrière. Il mit une main sur son cou, doucement, juste à la racine de ses cheveux blonds. Et lui murmura à l’oreille : « Viens-tu avec moi, Ruth ? ».

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À propos de Anne Pélouas

Journaliste-blogueuse au Canada, d'origine française, je suis correspondante du quotidien français Le Monde. J'écris aussi pour différentes publications québécoises et françaises, avec le tourisme, le plein air et la gastronomie pour sujets de prédilection. J'ai ouvert un second blogue en janvier 2016: Grouille pour pas qu'ça rouille. Spécial baby-boomers actifs !

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