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À tire d’aile

Une petite fille et un long silence… Une fillette toute fraîche dans un silence pesant… L’heure n’est aux réjouissances d’aucune sorte. L’heure est à la gravité, mais le soleil brille dans les yeux de l’enfant. Il brillera toujours dans les yeux des enfants.

A Indian Harbour, en cette fin d’après-midi, la lumière est magnifique. On le note comme un fait, sans songer à en retirer un quelconque plaisir. Sur le terrain de baseball de l’école, dans ce petit village néo-écossais, les cris d’enfants joyeux ont cédé la place à la musique mortuaire. Quelqu’un lit, lentement, les noms des 229 victimes de la catastrophe aérienne de Peggy’s Cove. Une semaine plus tôt, elles ont plongé dans l’océan, au large, et la pêche macabre se poursuit inlassablement pour tenter de retrouver les corps des disparus.

Je suis là, à Indian Harbour, quand les photographes mitraillent leurs parents ou amis, venus des quatre coins du globe et regroupés sous un grand chapiteau blanc, aux côtés des « dignitaires » et de tous ceux – pêcheurs, secouristes, militaires, policiers… – qui participent depuis la nuit de l’accident aux opérations de recherches. Tous sont venus ici pour rendre hommage aux victimes. Beaucoup sont là pour exprimer leur compassion à ceux  qui ont été frappés de plein fouet par la disparition d’un, de deux, de trois, de quatre, parfois de cinq membres d’une même famille.

Je suis là, à observer le manège des caméras et objectifs qui ne lâchent pas le groupe des « familles ». Le moindre sanglot, le moindre tressaillement d’épaule, le moindre signe distinctif du malheur est happé par ces yeux électroniques. Voyeurisme du drame humain qui s’abat sans crier gare. J’ai honte d’être là, d’exercer ce métier de journaliste qui me tient habituellement loin de ce genre d’évènement. Mais je suis là et comment ne pas regarder quand on est là! Regarder en se disant que n’importe qui pourrait être à sa place dans le groupe. Moi y compris.

Un jour, vous regardez le drame au petit écran. La télé diffuse à la pelle les mauvaises nouvelles du monde: naufrages, explosions, déraillements, guerres, assassinats… Lorsque cela ne suffit pas, on lance un film-catastrophe, comme le Titanic, histoire d’alimenter le goût immodéré des gens pour tout ce qui a une saveur de tragédie. Vous vous dites « quelle tristesse ! » en préparant la soupe du soir. Vous n’êtes pas insensible au drame humain, même s’il se joue au loin. Vous avez du coeur. Deux cents personnes sont mortes dans des circonstances atroces, mais vous mangez votre soupe, comme d’habitude, parce qu’il n’y a rien d’autre à faire.

Et puis un jour, la vie dérape. Vous êtes à la mauvaise place. Vous n’avez pas pris l’avion, mais votre mari, oui. Ou votre soeur. Ou vos parents. Ou un ami de longue date, avec femme et enfants. Tout d’un coup, vous êtes là, assise sur une chaise en plastique, toute de blanc vêtue, dans un lieu du monde complètement inconnu, prostrée, infiniment seule. On vous tient par la main. On vous soutient, mais vous êtes seule, terriblement seule, pathétique, terriblement pathétique. Et vous vous foutez des regards. Vous n’êtes plus devant la télé. Vous êtes l’actualité même. Poignante.

Rien n’a plus d’importance que ce lien qui vous tient, en pensée, avec l’être aimé. Celui à qui vous avez à peine dit au revoir, le matin de son départ. Il fallait emmener la petite à la garderie. Vous étiez en retard. Il ne partait que pour trois jours. Un baiser furtif, sur le pas de la porte. Et puis, plus rien. Plus jamais rien.

Vous n’êtes pas là, à Indian Harbour. Vous êtes à New York, une semaine plus tôt. Et vous refaites le scénario du film. Parce que la fin ne vous plaît pas. Pas du tout. Vous remontez au matin du départ. Il est anxieux. Il n’aime pas prendre l’avion. Vous lui dites qu’il peut toujours annuler son voyage. Et il le fait. Ou il dit non, mais il y a trop d’embouteillages sur la route qui mène à l’aéroport. Quand il vous appelle, le soir, il est toujours là. Il a raté le départ. Il attend le prochain vol et vous demande de venir dîner avec lui.

Parfois, vous acceptez la première fin du film. Alors, vous refaites la scène du matin. Vous vous êtes réveillée la première. Vous l’avez regardé dormir, paisiblement, pendant quelques minutes. La caméra glisse sur son corps, suit votre main qui le caresse, lentement, de la hanche au torse, jusqu’au visage, jusqu’aux cheveux. Il se tourne vers vous, ouvre les yeux, vous sourit. Il vous embrasse, délicatement, se serre contre vous. Et vous faites l’amour, avec une infinie douceur, sans précipitation. Quand vous partez, il lève la petite dans ses bras et la fait rire en imitant le bruit d’un moteur. Il « fait l’avion » avec elle, puis il vous embrasse, joyeux, amoureux, fier de sa petite famille. Depuis que la porte de l’ascenseur s’est refermée, vous portez en vous une dernière image, précieuse, de lui. L’épaule appuyée sur le mur du couloir, il vous envoie un baiser, en soufflant dans sa main. Un baiser d’air qui virevolte au-dessus d’Indian Harbour.

Mais vous n’êtes pas là, à Indian Harbour. Vous êtes sous l’eau, à 60 mètres de profondeur, avec les plongeurs de la Marine canadienne. Vous cherchez depuis une semaine. Vous avez déjà retrouvé la petite valise de cuir que vous lui aviez offerte deux ans plus tôt, à Noël. Vous n’avez pas voulu l’ouvrir quand on vous l’a proposé. Il suffit qu’elle soit là, dans la chambre de l’hôtel d’Halifax. Comme une urne funéraire. Et vous cherchez toujours. Parce qu’il vous faut un corps. On ne peut pas finir ainsi, dans l’anonymat sous-marin. Vous refusez cette mort-là, cette sépulture-là. Pas pour lui, pas pour cet homme au sourire délicieux, aux lèvres douces, au coeur généreux. Pas pour ce corps, jeune et musclé, tant aimé. Une chanteuse Micmac vous a bien dit, tout à l’heure sur scène, que l’eau – premier lieu de vie humaine – était le plus bel endroit pour mourir, mais vous n’en voulez pas. Pas pour lui. Non, pas pour lui.

Sur scène, on vient de prononcer son nom. Et vous êtes saisie d’un tremblement incontrôlable. C’est alors que la petite vous échappe. Elle était là, bien tranquille, collée sur vous, depuis le début de la cérémonie, au premier rang des familles. Et voilà qu’elle s’avance sur la pelouse, entre la tente-chapiteau et la scène, dans sa jolie robe bleue. Vous amorcez un mouvement pour la retenir. Et puis, non, vous la laissez aller. L’espace est libre, entouré de barrières, pour tenir les médias un peu à l’écart. Du haut de ses deux ans, elle s’avance, indifférente aux cliquetis des appareils-photos. Elle se promène, un brin de « sweetgrass » à la main, fait face un instant au Premier ministre, puis s’en va vers la scène, s’approche d’une gerbe de fleurs déposée quelques minutes auparavant par deux jeunes enfants. Ce sont eux qu’elle rejoint, ensuite, au pied de la scène. Elle est belle. Elle est gracieuse. Elle est seule. Elle sourit aux enfants. Elle sourit à la vie. L’avion a fini son vol. Elle commence le sien. Vous lui tendez les bras. Comme lui.

American Dream, réalité innue

Fin septembre : la chasse à « tout » bat son plein au Québec. Chasse au canard, à l’ours, à l’orignal… Il ne fait pas bon se promener dans les bois, dans la taïga ou la toundra. Ce jour-là, la chasse bat aussi son plein, curieusement, à Montréal. A l’abri des regards indiscrets.

Sur la rue Côte-de-Liesse, l’hôtel Holiday Inn cache bien son jeu. Le spectacle se joue à l’arrière, en coulisses, au fond du parking. Le rideau se lève sur une scène étrange, avec des acteurs surprenants. Sur l’asphalte gît une ribambelle de panaches sanguinolents. Un convoi d’Américains en tenue de Rambo vient de débarquer d’un bus. Avec armes et bagages, les premières sagement rangées dans leurs étuis, les seconds réduits à un sac de hockey. Car il fallait de la place dans l’avion de retour du Moyen Nord québécois… pour les caisses de viande de caribou et de poisson fumé qui s’empilent dans le stationnement avant de prendre la route des Etats-Unis.

Les chasseurs récupèrent leurs bagages. Chacun a sa casquette de pourvoirie « Safari Caribou », « Hunt with the Pro’s », « Labrador Outdoors »… Je me sens comme une Blanche en Afrique noire. Tous sont habillés en kaki des pieds à la tête, bottes et casquettes comprises. Jusqu’à la ceinture ! Les sous-vêtements, aussi, peut-être ? La tenue de camouflage made in USA comporte son lot de dessins d’arbres et de verdures : pas vraiment adaptée à ce Nord dont ils reviennent, où les arbres ont quasiment disparu du décor.

C’est vers là que je me dirige… comme ces autres chasseurs qui attendent leur tour dans le stationnement. Le groupe de « Voyages Nord du Québec » compte une trentaine d’Américains. Nous embarquons dans un bus pour l’aéroport de Dorval. Je suis la seule femme à bord, au milieu de ces barbus à la mine patibulaire. Mon regard est biaisé, sans doute, car quelques jours plus tôt j’ai visionné « Bowling For Colombine », le film de Michael Moore sur l’Amérique des armes libres.

Au bureau de Sky Service, nous attendons longtemps que l’avion de la « Nolinor » soit prêt. Un employé m’apprend qu’il s’agit du dernier voyage de la saison avec des chasseurs. Mon voisin arbore fièrement sur sa veste un écusson du « North American Hunting Club », avec la mention « Life Member ». Je songe à Charleston Eston, président du dit club, interviewé par Michael Moore à sa somptueuse résidence californienne. Après quelques minutes, il refuse de répondre à une question, se lève et laisse l’interviewer en plan, sans un mot, pour retourner à ses affaires courantes…

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A l’aéroport de Schefferville, ce soir-là, c’est l’heure de pointe dans le petit hall bondé. Un canot de cèdre est suspendu au plafond. Une tête de caribou empaillée vous souhaite la bienvenue. Des dizaines de Rambo attendent que sonne l’heure du départ pour le sud. Ils ont l’air de soldats en route pour l’Irak, avec les mêmes habits de camouflage anachroniques que ceux de mon groupe.

Je les quitte pour l’hôtel du coin, à l’écart du village. Murs décrépis, chambres au décor minimaliste… Il ne faut pas en demander trop à hauteur du 55ème parallèle. On m’attribue une chambrette à deux lits, en me prévenant qu’il arrive parfois qu’un lit vacant se remplisse dans la nuit, en cas de tempête. A la salle à manger, une seule grande table : le plat du jour est servi illico presto, alors que j’entame un brin de causette avec mes voisins, pilote d’hélicoptère et photographe aérien, qui sillonnent la côte du Labrador pour prendre des photos et mieux cartographier la région. Toutes sortes de gens se côtoient à la table commune de ce « palace » nordique, seule auberge à mille lieux à la ronde ! Comme ce médecin qui quitte son cabinet de Magog pour venir ici toutes les trois semaines, grassement payé par le gouvernement…

En sortant de table, j’entends une jeune femme en pyjama qui parle fort au téléphone: « Je peux te descendre cinq mâchoires… Ce n’est pas beaucoup, je sais, mais nous sommes en fin de chasse… Mario a des camps dans l’est… On a une chance d’en récupérer par lui mais le mieux serait de négocier avec les Naskapis. Ils ont des têtes de caribous mâles… Oui, y’en a qui les mangent… Je proposerai dix dollars par mâchoire au chef demain… Ça m’étonnerait qu’on n’en voit pas arriver vite »… Trafic ? Pour qui ? Pourquoi ? Au petit déjeuner, je retrouverai la femme bavardant avec mes voisins du souper : pour apprendre qu’elle est en fait pilote d’hélicoptère, spécialiste du Grand Nord mais aussi biologiste…Avec un contrat du gouvernement provincial pour étudier la répartition des caribous mâles de la rivière George, selon leur âge et à partir des mâchoires !

Au matin, départ pour le lac Shaw, où m’attend Réal McKenzie, pilote d’hydravion. Le grand gars mince au facies indien, regard noir et visage osseux, porte parka élimée et jean déchiré. Nous partons pour le camp innu d’Aventures Ashini, à 220 kilomètres à vol d’oiseau, où je suis invitée comme journaliste. L’hydravion décolle dans les vagues, survole le village puis file bas au-dessus de lacs longilignes, d’une terre chaudement colorée, de collines suintantes, de rivières larges comme des fleuves… Malgré le bruit d’enfer du moteur de son coucou, un avion de brousse de cinquante ans, je converse avec Réal via casque et micro : « c’est un avion légendaire, à la mécanique ultra-fiable », assure-t-il. Ancien chef indien de Schefferville, Réal a  roulé sa bosse dans le « nord » comme guide de chasse puis pilote. La toundra est son domaine, sa brousse à lui.

Le paysage change, avec plus de roc et moins de végétation. Voici la rivière George, qui court sur 480 kilomètres vers la baie d’Ungava. Une flèche s’avance en presqu’île dans le lac de la Hutte sauvage. C’est Wedge Point ! L’hydravion tourne en rond au-dessus de tentes blanches, perd de l’altitude puis amerrit sur la rivière. Serge, bouille ronde et sourire engageant, nous attend avec sa mère Elizabeth, un petit bout de femme vive. Un court sentier grimpe jusqu’au campement: deux tipis; une tente-cuisine; un « shaputuan » tout en longueur… Après le départ de Réal, qui reviendra me chercher dans deux jours, me voilà hors du temps, sans moyen de communication, à 1.200 kilomètres de Québec !

En après-midi, nous partons marcher à dos d’esker. L’éperon rocheux vu du ciel est sous nos pieds. On a du mal à voir dans cet éboulis au parcours ondulatoire une ancienne rivière souterraine. Serge m’explique son importance « stratégique » pour les caribous et les Innus, qui y campent depuis 6.000 ans : « C’est notre berceau ancestral, celui des Mushuau Innus, gens des terres dénudées », et le lieu de passage du deuxième plus gros troupeau de caribous migrateurs au-delà du 56ème parallèle ! L’endroit est mythique, pour ne pas dire mystique, pour les Innus. Des générations ont vécu là une transhumance exceptionnelle, comme le rappelle Elizabeth: « chaque année, quand j’étais jeune, nous quittions Sept-Iles, lieu de pêche estivale, pour partir au nord, à l’appel du caribou : plus d’un mois et 600 kilomètres en canot ou à pied ! Direction : Schefferville pour sept à huit mois ».

Serge et sa famille reviennent chaque été à Wedge Point. Lui rêve d’un « parc innu historique ». En attendant, il organise des séjours de découverte « nature et culture innue au Mushuau-nipi » (pays de la terre sans arbre). On dort dans le « shaputuan », on mange innu et les activités sont en rapport avec le mode de vie traditionnel des Innus : pêche et fumage du poisson, observation de la faune, randonnées, visites archéologiques…Quelques vestiges témoignent des campements anciens. Sur les hauteurs d’une colline, des bourrelets de terre délimitent encore de vieux emplacements de tentes, avec quelques pierres pour un feu. En marchant, Serge me raconte la « légende de l’Homme Caribou » : « après avoir rêvé qu’il était un caribou, un homme se réveilla avec des bois sur la tête et une tache blanche sur l’arrière-train. Après un certain temps, il devint chef de troupeau et bouleversa les lois de la chasse en demandant à ses frères caribous de demeurer à distance des chasseurs qui chasseraient abusivement. Devenu maître des animaux, l’Homme Caribou préside à leur destinée ».

De retour au camp, c’est au tour d’Elizabeth, cuisinière, de partager les secrets de la bannique, de la cuisson du caribou ou du poisson fumé. A soixante ans, elle se souvient de ses jeunes années : « à la mi-août, on partait en canot remonter la rivière Moisie pour se rassembler à Schefferville. Nous ne  revenions qu’en mai. Les chasseurs pouvaient  tuer jusqu’à mille caribous en quelques heures. On les cachait sous des pierres, pour les mettre à l’abri des ours ».

Tandis qu’après le souper, nous nous allongeons sous le shaputuan, elle poursuit : « C’était avant la création du village, en 1948, et l’arrivée du chemin de fer, en 1954 ». Trois ans plus tard, Ottawa sédentarisait de force tous les autochtones nomades, dont sa communauté innue, à Schefferville. Elle baisse le ton : « on nous a parqués comme des prisonniers dans un camp, à six kilomètres du village blanc. Pas de maisons, seulement d’anciennes cabanes de la mine, sans isolation ni chauffage. Il y avait de la glace dedans et nous dormions avec nos manteaux. C’était un vrai bidonville ! Mes parents étaient très pauvres, avec six enfants. Il a fallu attendre 1970 pour avoir de vraies maisons, construites en cercle à l’extérieur de la ville ». Douze ans plus tard, la mine ferme. « Ils ont tout détruit: les maisons des Blancs, le centre culturel, la piscine, la salle de curling… On a sauvé l’aréna. Ils ont même rasé un hôpital tout neuf. C’est ce qui m’a le plus peinée ».

Elle-même n’a pas assisté au carnage. « Ma mère m’avait choisi pour aller à l’école, dans un pensionnat pour autochtones de Sept-Îles. Je l’ai d’abord pris comme une punition ». Elle ne rentre à Schefferville qu’aux vacances scolaires, s’éloigne encore pour intégrer… le couvent de Saint-Anne-de-La Pocatière. A son école secondaire, elle découvre la vie avec de jeunes blanches… et le racisme ordinaire. Quelques autochtones sont perdues dans la masse. « La dernière année, j’étais seule mais ça s’est bien passé parce que j’étais très sociable ». Elle poursuit des études d’infirmière à Québec et y reste pour travailler. « Le médecin de l’hôpital m’appelait « ma petite indienne ». Cinq ans plus tard, elle rentre à Schefferville comme infirmière puis se marie avec un « beau blond de Montréal » avec lequel elle part pour l’Abitibi fonder famille… Vingt-six ans plus tard, elle revient finalement à Schefferville, sans mari, pour diriger le dispensaire innu…

C’est avec Georges, le lendemain matin, que je lierai aussi conversation. Physique imposant, épaules de joueur de football, visage rond, air de punk au crâne à moitié rasé: le neveu de Serge n’a pas eu la jeunesse facile à Schefferville. Devenu guide de pourvoirie sans finir son secondaire, il n’aime guère ces Américains qui « prennent le Nord pour un magasin, achètent un forfait, tirent sur un caribou, laissent le guide aller chercher la bête, la dépecer, transporter viande et panache sur son dos ». A eux, tireurs, la gloire au campement, à la maison, avec viande et trophée victorieux !

A dix ans, lui-même savait déjà dépecer un caribou… S’il porte en lui la désolation de Schefferville, Georges est aussi un vrai « homme-caribou », version moderne. A Wedge Point, il faut le voir trimer comme un diable avec sa hache, nettoyer le poisson en un tournemain virtuose, monter les perches d’une tente, tracer un sentier à la serpe ! Pas de doute : le pays du caribou est son lieu vital. A l’heure de la pause, avec thé du Labrador, je l’écoute encore parler de sa jeunesse dans la nature, des escapades avec des amis, du travail quand il en trouve… Volubile, il s’enflamme en m’expliquant comment tendre un filet en travers d’une rivière, repérer les meilleurs endroits pour taquiner le poisson…

Nous filons ce matin sur la fameuse rivière George, en canot de cèdre muni d’un moteur hors-bord. Au commandes, Georges joue les gondoliers, scrutant debout la surface de l’eau pour éviter les roches. Au milieu de la rivière, la houle enfle. Nous remontons le cours d’un affluent, comme un saumon après la fraie. Georges a stoppé le moteur et lance sa ligne à l’eau… Il « lèvera » vite une grosse truite grise, avant d’aller, avec Serge, tirer de l’eau un grand filet, tendu entre les deux rives. Sans être miraculeuse, la pêche nous offrira trois belles truites roses !

En après-midi, visite du petit cimetière innu avec Serge, fusil en bandoulière. Il me montre au passage des traces de pattes d’ours, avec griffes quasiment sorties de leurs ergots ! Le sol est bombé comme un terrain de golf, garni de mousses spongieuses et d’herbes multicolores qui  épousent le relief du bouclier canadien. Nous allons de sépulture en sépulture, à peine visibles: un petit renflement de terre délimité par quelques bouts de bois couchés, blanchis par les ans.

A notre retour, Elizabeth tranche des morceaux de viande crue. Il y aura du caribou au souper. Je l’interroge: « les chasseurs blancs ne récupèrent que la viande et le panache. Et vous ? » « Cela nous fâche. Le caribou est notre animal nourricier. En utiliser le maximum est signe de respect. On peut faire tant de choses : des mocassins ou des bottes de cuir, des mitaines avec le poil, des raquettes avec les boyaux, des outils avec les os, des tentes »… Le poisson aussi (truite, saumon, brochet, omble de l’Arctique) est nourriture de subsistance, frais ou fumé. Serge a justement installé quatre perches liées en hauteur. Un feu rougeoie au centre. Elizabeth nettoie les truites fraîches, taille les filets, les lie deux par deux et les pose à cheval sur une branche horizontale où ils « cuiront » lentement dans la fumée.

Au soir, Serge jouera du tambour traditionnel, objet quasi-sacré pour les Innus. « Nos ancêtres s’en servaient pour chanter, dit-il. Chaque homme avait sa propre chanson, composée à partir d’une vision, d’un songe, d’un souvenir ». Pour avoir droit au tambour, ajoute Elizabeth, il fallait avoir rêvé de caribou, d’eau ou d’une femme ». Le lendemain, il faudra déjà dire adieu au Nord, à la rivière George, à Serge, Elizabeth et Georges quand l’hydravion de Réal se sera posé près du campement. Les yeux grands ouverts, je profiterai encore à plein du vol à basse altitude dans ce décor grandiose de toundra arctique. Pour « imprimer » à jamais ces images en mémoire, comme une piqure (celle du Nord) laissant une trace indélébile sous la peau.

Western on the Rocks

  Scène un –  Le tuba man –

Il n’était pas à sa place. Décidément pas à sa place. Comme une faute de frappe, un cheveu sur la soupe, un jolie tache dans le paysage… Imaginez le type, le cheveu (long et broussailleux) au vent, un chapeau de cow-boy défoncé mais bien enfoncé jusqu’aux oreilles, perché sur un immense rocher, au sommet du mont Lafayette… en train de jouer du tuba ! Le vrai, le grand, le gros cuivré avec son énorme embouchure ! Et où ? Sur l’une des plus hautes montagnes du New Hampshire, à 5.200 pieds et quelques pouces ! D’autres suaient sang et eau pour porter sur leur dos une tente, un sac de couchage, des bidons d’eau à boire, de la nourriture en tout genre pour « survivre » à une randonnée de plusieurs jours sur la réputée Appalachian Trail… et lui, il vous narguait là avec son tuba !

Passé le premier choc nerveux autant que visuel et auditif qui vous laissait sans voix ni force pour avancer, vous ne pouviez finalement que vous approcher du Monsieur, attirant comme un aimant. Il y avait l’homme lui-même, sa posture et son image dans ce paysage grandiose. Il était jeune (dans la petite vingtaine, peut-être), blond à souhait et très large d’épaules (ce qui était, évidemment, un avantage indéniable pour le transport de matières lourdes et encombrantes). Il y avait l’homme mais aussi le tuba, plus grand que nature aurait-on dit, sans doute à cause de l’environnement. Et la musique. Irrésistible. Absolument irrésistible.

Les trois étaient indissociables. Au point qu’on succombait illico presto au charme de l’homme, de son tuba et de sa musique. Sous l’effet de l’hypnose, voilà qu’il ne détonait plus du tout dans le cadre… Je crois qu’à cet instant précis il aurait pu, comme le joueur de flûte du conte pour enfants, nous entraîner n’importe où sans que nous n’y trouvions rien à redire. Même au bord du précipice tout proche. Nous l’y aurions suivi ! Un vieux sac à dos posé près de lui, le tuba littéralement dans les bras, il soufflait plus fort que le vent. Ce qui n’est pas peu dire quand on connaît le Mont Lafayette ! Lui avait le regard perdu dans le vague, les yeux dérivant d’un pic à l’autre sans s’attarder sur aucun, comme un navire en perdition en haute mer, ballottant dans les vagues sans direction. Et il jouait ; il jouait sans se soucier du monde alentour.

Nous avions alors posé nos propres sacs à dos non loin de son rocher. Et nous restâmes longtemps à l’écouter. Le temps était comme suspendu. Nous n’étions pas là et lui non plus. Nous étions ailleurs, quelque part dans une ville lointaine, quelque part bien assis dans une salle de concert. Loin.Très loin d’ici. Par tout petits éclairs de conscience, un seul mot me revenait : SURRÉALISTE. Ce que nous vivions là était surréaliste. Avec le joueur de tuba, nous étions les modèles vivants d’un tableau surréaliste. Ou les acteurs figurants, avec le tubaman comme vedette, d’un film surréaliste. Nous n’avions rien d’autre à faire que de vivre l’instant présent. Magique autant que… surréaliste.

L’homme déposa finalement le tuba sur le sol près de lui. Et le vent reprit ses droits. Il posa son instrument en même temps qu’un premier regard sur nous. C’est ainsi que nous fîmes connaissance avec Peter, alias Peter le tubaman. Au bout d’un sentier de montagne. A une croisée de chemins humains. Entre musique et vent.

                                

                                       2 – Le routard de l’Appalachian Trail –

–       Je suis parti de Géorgie en mai dernier et, depuis, je remonte tranquillement vers le nord.

     …

–       Peter. Je sais, ce n’est pas très original. Et vous-mêmes ?

     …

–       Non, je ne suis pas fatigué. Ce n’est pas si lourd que cela en a l’air.

–       Oh oui ! Je descend parfois jusqu’à un village, pour refaire le plein de provisions. Du fromage, du peperoni, du pain, des céréales…

–       Jamais plus de deux jours… C’est mon maximum, si je rencontre des gens sympathiques avec qui parler un peu.

–  Je crois que je vais rester ici ce soir. Je coucherais dans l’abri… pour l’attendre…

–       Qui ? My girlfriend, man ! Je ne l’ai  pas vu depuis trois jours. Et ça m’inquiète.

–       Elle s’appelle Ruth. Nous devions nous rencontrer sur le sentier. J’avance, j’avance et aucune nouvelle d’elle. Pas un gardien qui ne l’ait vu. Pas un mot dans les abris.

–       C’est bien ça. J’en viens à me demander si elle ne serait pas derrière moi. Pourtant hier, je suis sorti du sentier pour aller au village, histoire de voir si elle était passé par là. Et bien non…

–       Je ne comprends pas. Elle a sans doute fait de drôles de choses. Encore une fois. Comme d’habitude.

–       Non, je suis parti seul de Géorgie. Elle m’a rejoint il y a un mois. Quand ma sœur est parie. Avant, elle cherchait son père, quelque part en Californie.

–       Non, elle ne l’a pas trouvé. Après son périple à Los Angeles, elle m’a rejoint et nous avons marché un bon huit jours ensemble. Mais elle a un drôle de tempérament, Ruth. Elle agit souvent de façon bizarre… comment dire… irresponsable. Et elle change d’idées souvent. Après notre semaine ensemble, par exemple, elle a voulu marcher seule un jour, puis le lendemain avec moi et ainsi de suite. Pas de problème ? Pas de problème ! Sauf que parfois elle arrivait à dix heures du soir à la porte de ma tente. Sans lampe. Après avoir monté trois sommets sans rien manger. Irresponsable pour elle-même, c’est le mot juste.

–       Il y a dix jours, un beau matin, elle m’a dit : « Je rentre… Bye… See you later, Peter… ». Elle est comme ça, Ruth… imprévisible. Y’avait rien à dire, alors j’ai dit : « See you later, Ruth », en l’embrassant. Je croyais qu’elle rentrait en Géorgie.

     …

–       Si vous la rencontrez, dites-lui bien que je la cherche. Elle est blonde…

     …

–       Pardon, je ne suis pas très clair, en effet. J’ai oublié un grand bout de mon histoire. Donc, Ruth est partie et moi, j’ai continué ma route. On the trail again… Seul encore ! Deux jours plus tard, j’arrive à mon camping et qui je retrouve au fond de l’abri ?

–       C’est ça, Ruth ! Comment vous avez deviné ? Je vous le dis : y’a pas plus imprévisible que cette fille-là. C’est ce qui fait son charme… mais on s’en lasse un peu, à la longue !

… 

–       Oui, on a repris le sentier ensemble pendant quelques jours. Puis elle est descendue seule au village. Moi, je suis resté explorer la crête. Nous avions convenu de nous rejoindre plus loin. A un endroit précis. Je l’ai attendu là toute une journée. Personne. Je suis revenu sur mes pas pour aller au village. Personne. Je suis remonté sur le sentier. Personne. Disparue sans donner signe de vie. Voilà, c’est la fin de l’histoire. Pour l’instant.

    …

–       Non, je ne sais pas ce qui est arrivé. Je m’inquiète pour cette fille. Elle a peut-être encore fait une bêtise. Des fois, elle marche en sandales sur les roches glissantes, d’autres fois elle part la nuit en forêt… Elle s’est peut-être perdue… ou elle est tombée dans un ravin… Je vous jure, des fois, je crois qu’elle est folle. Le problème, c’est que je l’ai dans la peau.

     …

–       Oui, ce serait bien d’attendre encore un peu. Mais je ne peux pas faire ça des jours et des jours. J’ai un semblant d’horaire à respecter… Ce soir… demain, peut-être… Après, tant pis, je file vers le nord.

     …

–       Quand même, si vous la voyez, une grande blonde avec un vieux sac à dos, dites-lui que je la cherche. Vous n’oublierez pas, hein ?

    …

–       Ruth, oui, c’est bien ça son nom…

                                                3 – la conquête de l’Ouest

 

 

     –    Est-ce que je rêve, Catherine ? J’entends de la musique. Un son venu de loin.                                                                                                                      Toi, non ?

     …

–       Bon, je rêve. Alors, mangeons !

     …

–       Oui, j’ai bien aimé la soupe. Et le bœuf hawaien aussi. Et la purée à l’ail. Je te jure qu’après ce repas, je ne médirai plus jamais sur la bouffe américaine !

–       Heye… je l’entends encore…

–       Mais le tubaman ! Pas toi ?

     …

–       Voyons, Catherine ! Dis tout de suite que je suis folle !

–       Ah ! Retire ce que tu as dit ! Tu vois bien que je ne suis pas folle.

Peter, alias le tubaman, venait de faire son entrée, sans tambour ni trompette mais tuba dans les bras, dans le Greanleaf Hut. Nous dormions ce soir-là dans ce refuge de luxe, situé à l’ouest du mont Lafayette, deux kilomètres plus bas et une heure plus tard dans les cuisses et genoux. Le jeune homme n’avait visiblement averti personne de sa visite, vu les regards ébahis des randonneurs comme du personnel. Il était tout crasseux, les jambes aussi « beurrées » de boue que nous, quelques heures plus tôt. Lentement, il s’avançait dans la salle où nous étions une bonne quarantaine attablés. Il jouait un doux air de blues. Personne ne bougeait, chacun semblant retenir son souffle. Comme nous au sommet, les gens n’en revenaient pas d’avoir vu entrer ce big brother avec son tuba encore plus imposant que lui.

Il joua cinq ou six morceaux dans un silence recueilli, alternant airs populaires et musique classique. Dans la cuisine ouverte sur la salle, la surprise avait aussi cédé le pas au plaisir pour les quatre membres de l’équipe qui se mirent à danser sans bruit, qui une louche à la main, qui un tablier à la taille ou un torchon virevoltant.

Peter posa ensuite le tuba à côté de lui et raconta à tous sa petite tranche de vie de troubadour errant… Ses études musicales… D’où il était parti avec son frère et sa sœur, avec ce projet fou de jouer de la musique tout au long de l’Appalachian Trail. Son frère avait abandonné la partie au bout d’une semaine. Lui ne jouait d’aucun instrument. Il chantait mais il était surtout parti à pied… sans bottes… avec l’idée encore plus saugrenue de faire ce trajet d’au moins trois mois pieds nus… comme un pauvre des pays du sud. Ses pieds n’avaient pas supporté l’idée. Le défi s’était heurté à une douloureuse réalité… Sa sœur, elle, jouait de la flûte traversière, en duo avec lui, de refuge en refuge. Elle avait tenu un mois et demi avant de déclarer forfait. Pour cause d’ennui de la ville. Il était resté seul, avec son tuba pour compagnon. Chaque jour, il pratiquait un peu, si possible au sommet d’une montagne. A cause du vent, du vrai vent, qui s’harmonisait tellement bien, selon lui, avec le son du tuba. Il y avait là une richesse, naturelle, qui comblait ses oreilles. Mais ce soir, il était là. Pour nous. Juste de passage. Pour égayer la soirée.

De Ruth, il ne dit pas un mot, curieusement. Il reprit son tuba et joua encore et encore. Jusqu’à saluer après avoir déposé délicatement l’instrument dans un coin de la pièce. Puis, il s’en alla aux cuisines où les voyageurs de son espèce – les true hikers de l’Appalachian Trail – étaient toujours bien accueillis. En échange d’une aide pour la vaisselle ou le déjeuner, ils mangeaient gratuitement et pouvaient dormir dans l’entrée, à même le sol, mais au chaud, et profiter d’une bonne douche.

Au matin, il n’y avait pas un mais deux sacs dans le coin du tuba. Et Peter lavait la vaisselle qu’essuyait une jeune femme. Ils se mangeaient littéralement des yeux. Elle lâcha brusquement son linge à vaisselle pour s’approcher de son sac. Elle rangeait quelque chose. Quand elle se releva, Peter était derrrière elle. Juste derrière. Il mit une main sur son cou, doucement, juste à la racine de ses cheveux blonds. Et lui murmura à l’oreille : « Viens-tu avec moi, Ruth ? ».

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