La chute du roi de l’infidélité

Dans Le Monde daté du 2 septembre, je signe une page Enquête sur le «personnage» pour le moins sulfureux nommé Noel Biderman qui a créé le site Ashley Madison, spécialisé dans les rencontres adultères. Avec des histoires parfois peu ragoûtantes ! Grandeur et déconfiture pour lui comme pour le groupe Avid Life Media dont il vient de démissionner de la présidence à la suite des révélations du groupe de hackers The Impact Team.

Il aimait parader dans les shows télévisés nord-américains et donner des conférences sur l’industrie du divertissement. C’en est fini  : Nœl Biderman, qui s’accordait le titre de «roi de l’infidélité», est tombé de son piédestal vendredi 28  août. Le créateur du site canadien Ashley Madison, victime d’un piratage retentissant, a dû démissionner de la présidence d’Avid Life Media (ALM), société mère de la plate-forme de rencontres adultères.

La décision, prise «d’un commun accord», selon la compagnie torontoise, survient moins de deux mois après le piratage du site par un groupe qui se nomme The Impact Team. Avid Life Media ayant refusé sa demande de fermer le site au slogan accrocheur («La vie est courte. Prenez un(e) amant(e)»), les hackeurs ont rendu publiques, le 18  août, des données concernant une trentaine de millions d’utilisateurs à travers le monde.

La cyberattaque mobilise la police canadienne, le FBI, le département américain de la sécurité intérieure et les experts en piratage informatique. Elle touche des millions de personnes qui, de Paris à Séoul, New York ou Tel-Aviv, craignent désormais de voir étalées sur la place publique des informations sensibles les concernant, eux qui croyaient pouvoir chercher en toute discrétion, par le biais du site Ashley Madison, une aventure extraconjugale.

Pour le groupe torontois comme pour son patron, c’est le début de la fin. Nœl Biderman quitte le bateau, ou plutôt la flotte qu’il faisait voguer allègrement. A savoir le site vedette Ashley MadisonEstablishedmen.com (qui mettait en relation «de belles jeunes femmes avec des hommes qui ont réussi») et Cougarlife.com (pour «jeunes étalons cherchant des femmes d’âge mûr»). Le tout chapeauté par Avid Life Media, qui revendique le titre de «leader des rencontres extraconjugales discrètes», mais dont l’avenir est désormais compromis.

Pour Nœl Biderman, c’est la descente aux enfers. Car il était jusqu’ici un homme d’affaires bien en vue au Canada, en raison d’une réussite financière fulgurante mais aussi du fait de son «créneau» commercial. Avocat de formation, ex-directeur canadien d’une agence internationale pour sportifs de haut niveau, cet homme à la quarantaine flamboyante a déjà été juge pour un concours de beauté télévisé. Il a eu du nez pour lancer le site Ashley Madison en janvier  2002. Ce qu’il considérait au départ comme une «niche» est devenu un marché planétaire lucratif  : celui de l’infidélité maritale, qu’il considérait comme dépassant celui des rencontres pour célibataires, parce que relevant d’un «comportement universel» qui fait «partie de la condition humaine».

« Une raison légitime »

La clé du succès ? Promettre aux abonnés la plus grande discrétion. Le succès ne s’est pas fait attendre. «J’imprime des billets de banque, je ne m’en cache pas. C’est ce qui arrive lorsque vous bâtissez une entreprise ciblant un tabou», confiait-il en 2014 au New York Post. Le crâne un brin dégarni, les yeux perçants et rieurs, ce juif torontois, toujours bien habillé, a de bonnes manières et excelle face à des étudiants ou des caméras. Sans état d’âme. En  2013, il a financé des recherches en vue de lancer une application sur téléphone portable sur le thème  : «Combien vaut votre femme » ? Les abonnés rendraient publique la photo de leur épouse et la ferait «évaluer» par les internautes. Ashley Madison se défend d’être amoral, et dit plutôt qu’il remplit «un vide énorme dans les cœurs d’hommes et de femmes mariés».

Son credo est bien huilé et il le développe dès qu’une tribune lui est offerte – il apparaît seul ou avec sa femme Amanda, qui prête son image à des affiches publicitaires du site. Sur LinkedIn, Nœl Biderman diffuse une vidéo dans laquelle il donne une conférence sur «la cyberanthropologie de l’infidélité». Dans un entretien à l’émission télévisée Huckabee Show, qu’animait l’ancien gouverneur républicain de l’Arkansas Mike Huckabee, sur la chaîne américaine Fox News, il vante les mérites d’Ashley Madison  selon une mécanique bien huilée : l’infidélité est un comportement universel  ; pour la vivre, les gens ont besoin de discrétion  ; le site offre donc le moyen de préserver la paix des ménages, voire de consolider un mariage…

Déjà, en  2011, dans un livre publié en anglais sous le titre Les tricheurs prospèrent (Cheaters Prosper), il expliquait en quoi «l’infidélité sauve les mariages modernes». Rien ne le stoppe  : sur CNN, en  2008, il se dit convaincu qu’une femme ayant pris du poids est «une raison légitime» pour un mari d’avoir une aventure extraconjugale. Sur ABC, en  2013, il complète  : son site répond à un «besoin d’intimité» qu’une femme mariée ne peut pas toujours combler chez un homme. Il évoque même une «alternative au divorce» offerte par un site faisant quasiment office de «service public».

Toujours à ABC en  2013, il confie, en présence de sa femme, qu’ils sont tous deux «fidèles» après plus de dix ans de mariage. «Nous avons des valeurs traditionnelles», souligne le couple, qui a deux enfants. Ils ajoutent qu’ils seraient «dévastés» d’apprendre l’infidélité de l’autre. Mais les hackeurs de l‘Impact Team ont rendu publics des milliers de messages mails de Nœl Biderman qui suggèrent son infidélité. Les pirates lui ont même concocté une note personnalisée  : «Hello Nœl  ! Maintenant, tu peux voir que c’est bien vrai.» Tellement vrai qu’après avoir épluché ses mails depuis 2012, le site américain d’information sur Internet BuzzFeed découvrait le pot aux roses  : Nœl Biderman avait eu plusieurs aventures, notamment avec une étudiante identifiée comme «Melisa from the spa», et entretenu une correspondance avec une Torontoise – ils y discutaient de rencontres dans des hôtels ou cafés.

Ces révélations, survenues la veille de sa démission, ont sans doute précipité le départ de Nœl  Biderman. Ce dernier se plaisait à répéter  : «Je suis un homme marié heureux.» En  2014, il affirmait encore au New York Daily que son mariage était «solide» et qu’il n’avait «pas encore» eu d’aventure.

Revendiquant près de 40  millions de «membres anonymes» dans 46 pays, ALM connaissait une forte croissance. Une entrée d’Ashley Madison sur le marché chinois devait même être accélérée et, pour cela, la firme recrutait à tour de bras pour renforcer son équipe de 150  salariés. Avec un chiffre d’affaires de 105  millions d’euros en  2014, ALM figure au dernier palmarès des 500 entreprises canadiennes les plus profitables. Le groupe travaillait à une entrée à la Bourse de Londres – désormais peu probable – avec pour objectif de lever 187  millions d’euros afin de poursuivre son développement, notamment en Asie, en visant une valorisation de 900  millions d’euros.

Milliers de faux profils féminins

Ashley Madison a multiplié les ouvertures de sites ciblant des marchés nationaux. En usant de pratiques de marketing agressives qui n’étaient pas du goût de tout le monde. Slogans-chocs, placards publicitaires provocants, utilisation d’images de célébrités sans autorisation… En Espagne, la reine Sofia a porté plainte en  2012 contre Ashley Madison qui avait utilisé son image dans une campagne d’affichage.

En France, la même année 2012, Nœl Biderman avait misé sur une campagne similaire pour ajouter le pays à son tableau de chasse. L’affiche préparée représentait quatre présidents de la République (François Mitterrand, Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy et François Hollande) avec une marque de rouge à lèvres sur le visage. Slogan  : «Quel est leur point commun  ? Ils auraient dû penser à Ashley Madison. La vie est courte, tentez l’aventure.» Sous-entendu  : si ces hommes politiques étaient passés par ce site, leur infidélité serait restée confidentielle… La campagne a été refusée par les sociétés d’affichage, mais le groupe canadien a néanmoins réussi à installer en deux points de Paris – Bastille et Alma-Marceau – une grande bâche reprenant ce visuel publicitaire.

Quelques jours après l’opération parisienne, le projet d’installer à Bruxelles 300 affiches montrant les portraits du roi Albert II, du prince Charles et de Bill Clinton a également avorté, l’afficheur Jean-Claude Decaux ayant fait machine arrière. En revanche, le site a pu utiliser sans problème les effigies de Bill Clinton et d’Arnold Schwarzenegger pour le lancement de son site en Allemagne.

En Asie, l’implantation de la plate-forme a également fait polémique. En Corée du Sud, par exemple, Ashley Madison revendiquait 50 000 abonnés après deux semaines d’ouverture, en avril  2014. Les autorités de Séoul ont alors ordonné la fermeture du site, le jugeant immoral, mais ALM a contesté la décision et gagné devant les tribunaux. Quand le site a rouvert, 100  000 Sud-Coréens s’y sont abonnés en deux semaines…

Si la démission de Nœl Biderman est présentée comme étant «dans le meilleur intérêt de la société», pourra-t-elle empêcher sa propre descente aux enfers ? ALM jure tout faire pour «s’ajuster après l’attaque criminelle contre l’entreprise et la vie privée de ses membres». Mais comment ceux-ci pourraient-ils encore faire confiance à Ashley Madison qui leur promettait sur sa page d’accueil un service «100  % discret» ? ALM a beau répéter qu’elle a «sécurisé» ses sites, «fermé les points d’accès non autorisés» et retiré tous les messages liés à «l’incident», notamment «les données personnelles d’identification» de ses abonnés, le mal est fait. Surtout, il se voit encore. Et partout. Nombre d’informations personnelles et intimes traînent désormais sur le Net, sous forme d’adresses mail, de profils, de noms, de numéros partiels de cartes bancaires, de préférences sexuelles, d’historiques de navigation…

La vaste opération de piratage a également mis en lumière plusieurs irrégularités commises par le site de rencontres. Par exemple d’avoir publié des milliers de faux profils féminins. Ou d’avoir empoché près de 700  000  euros en  2014 en proposant une «option» payante à ses utilisateurs pour que leurs données de profil soient effacées. Les pirates ont montré qu’ALM les avait plutôt conservées. Le groupe doit également faire face à plusieurs plaintes d’envergure, au Canada et aux États-Unis, de la part d’utilisateurs en colère, pour violation des lois contre la protection de la vie privée et négligence dans la protection de données personnelles. La liste des procès risque de s’allonger rapidement. ALM affirmait avoir investi dans les technologies de sécurité les plus performantes, qualifiant même son environnement technologique de «chef-d’œuvre». On a vu le résultat.

Publicités

Étiquettes : , ,

About Anne Pélouas

Journaliste-blogueuse au Canada, d'origine française, je suis correspondante du quotidien français Le Monde. J'écris aussi pour différentes publications québécoises et françaises, avec le tourisme, le plein air et la gastronomie pour sujets de prédilection. J'ai ouvert un second blogue en janvier 2016: Grouille pour pas qu'ça rouille. Spécial baby-boomers actifs !

2 responses to “La chute du roi de l’infidélité”

  1. patrick waltman says :

    Madame, en lisant votre article dans le journal Le Monde ; qui nous relate les déboires de Mr.Biderman j’ai été accroché par le qualificatif « juif torontois ».
    Sur l’instant, je n’ai pas réagi, mais en lisant la suite, je me suis posé la question, en quoi la religion juive apporte une information intéressante. Je n’en ai pas trouvée.
    Je vous écris aujourd’hui parce que, après réflexion : je vous pose la question : en quoi la mention de la religion est nécessaire ?
    Le problème, c’est que vous et vos confrères le faites uniquement lorsqu’il s’agit de la religion juive. En effet, si Mr Biderman, avait été chrétien, musulman ou bouddhiste, je ne pense pas que vous l’auriez écrit.
    Et là il y a un vrai problème .
    Dans votre article vous nous expliquez que Mr Biderman a eu une ascension fulgurante et qu’il a fait fortune, très rapidement et de façon immorale (puisqu’il plane sur le créneau de l’infidélité) et vous vous demandez, sous certains aspects comment il a fait et ce n’est pas très « catholique » tout ça !
    Et là de nouveau un réel probléme parce que le désignant comme juif, avec tous les qualificatifs que vous avez employés pour nous dépeindre Mr Biderman, vous renvoyez vos lecteurs à l’association « juif=argent ».Je ne dis pas que vous le faites intentionnellement, mais je vous dis que vous participez et vous renforcez ces idées largement reçues qui font partie du credo de l’antisémitisme.
    Alors, bien sûr, c‘est juste dans un paragraphe qui fait partie d’un article pleine page, mais les conséquences dépassent largement votre prose ! .
    Le combat contre l’antisémitisme, commence avec le respect de l’autre. Moi, je ne connais pas Mr.Biderman, il lui arrive, ce qui lui arrive : je m’en moque, l’article peut être tout aussi intéressant sans la mention de la religion.
    Voilà les quelques réflexions, d’un lecteur très occasionnel de votre journal dans le TGV

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :