Canada : une nouvelle génération aux manettes

Article publié dans la revue Politique internationale, no 152

Il a l’allure d’un jeune premier athlétique qu’on verrait plutôt acteur, rock star ou GO au Club Med ; mais le nouveau premier ministre canadien, Justin Trudeau, a démontré, quelques mois seulement après sa brillante élection, le 19 octobre dernier, à quel point il pouvait être un fin renard en politique. L’homme diffère profondément de son prédécesseur, le conservateur Stephen Harper… mais aussi de bien d’autres responsables politiques à travers le monde ! Partout où il passe, de Vancouver à Toronto, de Manille à Paris, le quadragénaire distille un vent de fraîcheur. Sera-t-il happé par la « machine » politicienne canadienne ou frappé par cette torpeur diplomatique qui fige souvent les relations internationales ? Saura-t-il concrétiser l’espoir qu’il incarne pour une majorité de Canadiens et faire perdurer la vive sympathie qu’il s’est déjà attirée auprès des grands de ce monde ?

Ce qui est sûr, c’est que, au cours des six premiers mois de son mandat, Justin Trudeau a pris quelques décisions annonciatrices d’un vrai changement de cap : accueil de réfugiés syriens ; retrait des troupes canadiennes de combat en Syrie ; nouvelle collaboration avec les peuples autochtones ; accroissement substantiel de l’aide de l’État à la classe moyenne ; lancement d’un grand programme d’infrastructures ; sans oublier la mise en oeuvre d’une réforme électorale. Il promet de propulser le pays dans la modernité, qu’elle soit numérique, culturelle, politique ou écologique. Reste à transformer l’essai.

« Nous avons battu la peur avec l’espoir et, ce soir, le Canada retrouve un peu de lui-même. » Cette phrase, que M. Trudeau a prononcée au soir de sa victoire électorale, résume bien l’état d’esprit actuel de ceux qui l’ont choisi. En ce fringant premier ministre libéral, sorte d’Obama canadien, ils retrouvent plusieurs des valeurs profondes qui les unissent (importance de la diversité culturelle, art du compromis, respect de l’autre, protection de la nature…). Son arrivée aux manettes est synonyme d’espoir de jours meilleurs pour eux, pour leur famille, pour le monde. Ce n’est pas rien.

Après une décennie de gouvernement conservateur marquée par l’obsession sécuritaire, la centralisation du pouvoir et la frilosité sur diverses questions morales ou sociales, Justin Trudeau a déjà réussi l’impossible : ramener les Libéraux au pouvoir à Ottawa et proposer sa vision d’un Canada moderne, animé d’idées nouvelles et d’un profond humanisme.

Le parcours d’un homme libre

Le jeune Justin a baigné depuis sa tendre enfance dans la politique mais, aussi, dans les turbulences d’une vie parentale dont les frasques firent les délices de la presse à sensation. L’image du père, Pierre Elliott Trudeau, chef du gouvernement fédéral de 1968 à 1979, puis de 1980 à 1984, lui colle à la peau. Il s’agace qu’on l’y compare sans cesse et a toujours aspiré à se faire un prénom (1). Leurs différences de personnalité sont notables. L’un était un intellectuel autoritaire, l’autre est un homme de terrain qui apprécie le contact humain. Quant au bagage familial de Justin Trudeau, il n’est nullement négligeable (2). Il est même essentiel, pour comprendre les ressorts de sa personnalité, de prendre la mesure de l’héritage que lui ont légué ses deux parents, mais aussi son grand-père maternel, Jimmy Sinclair, député dans les années 1940 et ministre des Pêches de 1950 à 1957, auquel il voue une admiration sans borne. Ayant vécu toute son enfance sous les feux de la rampe, habité le 24, Sussex Drive à Ottawa (résidence officielle du premier ministre), accompagné son père lors de grands voyages officiels, Justin Trudeau fait partie du paysage politique canadien depuis sa naissance, à l’instar des Kennedy aux États-Unis.

Il aime plaire. Et gagner. Gagner comme à la boxe, son sport favori, en usant de stratégie et de concentration, en évitant les mauvais coups, en se relevant s’il en prend un… Plaire, aussi, comme il a toujours voulu plaire à sa mère, cette grande absente d’une partie de sa jeunesse. Il a un fort besoin d’aller à la rencontre des autres et de se faire aimer, note Jonathan Kay, rédacteur en chef du Walrus Magazine (3). Comme un reliquat d’une enfance tourmentée par le divorce parental…


Dans son ouvrage autobiographique Terrain d’entente, Justin Trudeau ne cache pas la douleur d’avoir vu ce personnage charismatique mais au « perfectionnisme monastique » qu’était son père se disputer avec sa mère, plus jeune de près de trente ans. Margaret Sinclair est elle-même une personnalité publique à la vie tumultueuse, qui a flirté avec le mouvement hippie et s’est révélée atteinte de bipolarité. Souvent absente du 24, Sussex Drive, qu’elle qualifiera avec un humour grinçant de « fleuron du système carcéral canadien », elle s’échappera un jour pour suivre les Rolling Stones en concert à Toronto, puis à New York. « Maggie » finira par quitter le domicile conjugal et par refaire sa vie ailleurs. Le jeune Trudeau aurait pu souffrir du syndrome de l’enfant abandonné mais il trouva dans cette épreuve une force intérieure qui l’a poussé à toujours aller de l’avant, au nom du principe que chaque individu est « le héros de sa propre histoire ».

Son parcours est clairement atypique. Il s’est longtemps tenu éloigné de la politique active et admet avoir mis du temps à trouver sa voie en faisant « du surf sur la vie » (4). Après des études dans un collège privé de Montréal, il décroche dans cette même ville un diplôme en littérature anglaise à la prestigieuse Université McGill. Il effectue ensuite des études en éducation en Colombie-Britannique ; pendant ces années, il vit de petits boulots de… moniteur de surf des neiges ou de videur de boîte de nuit ! Puis, pendant plusieurs années, il sera professeur de français et de mathématiques à Vancouver. Approché une première fois par les Libéraux en 2000, ceux-ci lui proposent de se présenter aux législatives : il refuse net (5).

S’il aime enseigner, son âme militante l’emporte déjà ailleurs. Il s’implique à fond dans Katimavik – un programme national de service volontaire pour les jeunes auquel il a participé à l’adolescence – et multiplie les conférences sur la jeunesse, l’environnement, la participation citoyenne, le bénévolat engagé. Mais Montréal lui manque. En 2002, âgé de 30 ans, il rentre au Québec. L’année suivante, il rencontre sa future femme, Sophie Grégoire, animatrice radio-télé. À cette époque, il se concentre sur les préoccupations de la jeune génération qui, à ses yeux, ne sont pas assez entendues dans la sphère publique. C’est ce qui le poussera vers la politique active.

L’engagement en politique

Après la défaite du Parti libéral du Canada (PLC) en 2006, Justin Trudeau y prend sa carte et se met à militer activement. En décembre 2006, il participe au congrès d’investiture qui porte à la tête du PLC Stéphane Dion (son actuel ministre des Affaires étrangères). De cette expérience naîtra la conviction qu’il possède vraiment des aptitudes pour la politique. En 2008, il saute le pas et est élu député de la circonscription de Papineau, à Montréal.

Sa route vers le pouvoir n’est pas, pour autant, tracée d’avance. Durant ses huit années de députation, Justin Trudeau sera certes un digne représentant de ses électeurs… mais guère plus. À la Chambre des communes, il prend rarement la parole et l’on entend surtout parler de lui à l’occasion d’un combat de boxe – sport découvert avec son père – qu’il dispute en 2012 contre le sénateur conservateur Patrick Brazeau pour récolter des fonds destinés à la lutte contre le cancer. En trois rounds, il met son adversaire au tapis.

Comme sur le ring, Justin Trudeau prend tout le monde par surprise l’année suivante en réussissant à passer d’un rôle de député effacé à celui de chef du Parti libéral du Canada. Il est la bouée de sauvetage d’un PLC relégué au rang de tiers parti deux ans plus tôt. Aux élections de 2011, le Parti conservateur est en effet réélu et le Nouveau Parti démocratique dépasse les Libéraux dans la ferveur populaire. Lui incarne le changement dans les rangs libéraux, un changement de génération mais aussi un changement de ton. Déjà, il parle d’une croissance qui doit profiter à la classe moyenne, d’égalité des chances sur le plan économique, de promotion de la diversité et d’une démocratisation du gouvernement. Le discours plaît assez aux militants du PLC pour qu’ils le portent à sa tête. Pourtant, ses contempteurs continuent de trouver qu’il manque d’envergure… jusqu’au scrutin national d’octobre 2015. Sur la ligne d’arrivée, l’outsider de la course coiffe, haut la main, le conservateur Stephen Harper (premier ministre sortant) et le leader néo-démocrate Thomas Mulcair que les sondages donnaient largement gagnant.

Pour expliquer cette victoire, il faut se souvenir de la façon dont le jeune Trudeau a, en 2008, remporté son premier siège de député : en jouant les animateurs de rue. De nature très sociable, il plonge alors, par défi, dans la circonscription de Papineau, fief indépendantiste québécois difficile à conquérir où il se fait élire à l’issue d’une campagne menée au plus près des citoyens (6).

Son authenticité n’est pas feinte, estime Jonathan Kay, déjà cité (7). Mais sous ses allures de jeune premier, Justin Trudeau n’a rien d’un romantique. Les électeurs apprécient son langage direct. Il est solide, organisé, n’a pas peur des débats et aime se faire bien comprendre, assure l’essayiste canadien John Saul (8). C’est aussi un travailleur studieux qui sait s’entourer (9).

À l’inverse de son père, et comme son grand-père maternel, il est chaleureux et se pose en rassembleur. On le verra mener tambour battant la campagne de 2015, toujours au contact des gens, écoutant, souriant, acceptant les selfies de bonne grâce, prenant des bébés dans les bras. Tout juste élu, celui qui rêvait, petit, d’être astronaute prendra le temps d’assister à une première de Star Wars en compagnie de jeunes patients de l’hôpital pour enfants de Toronto et choisira d’enregistrer son intervention télévisée de fin d’année, le 22 décembre dernier, dans le métro de Montréal, en répondant aux questions des passants. Depuis, il ne rate pas une occasion de se prêter au jeu des questions-réponses avec des jeunes (10).

Redonner aux Canadiens l’envie de rêver

« Ne faites pas de trop petits rêves car ils n’ont pas le pouvoir de faire avancer l’humanité. » Ces mots de Goethe, citation fétiche du nouveau premier ministre, incarnent le message qui a tant plu aux Canadiens : misez sur l’espoir plutôt que sur la peur. Cette peur de l’autre, les Conservateurs l’ont instrumentalisée dans leur campagne électorale en refusant d’ouvrir la porte aux réfugiés syriens de crainte que des terroristes ne passent entre les mailles du filet. Justin Trudeau, lui, appelait les Canadiens à la compassion, en fier héritier de son père.

« Nous sommes des rêveurs, des innovateurs, des bâtisseurs qui doivent profiter de leurs forces, dont celle d’une extrême diversité culturelle », martelait-il durant la campagne tandis que ses adversaires insistaient sur l’inexpérience de ce beau gosse au discours qu’ils jugeaient plutôt creux. Il a pourtant su séduire, en jeans dans les amphithéâtres universitaires comme en complet veston dans les forums d’affaires, réveillant dans les chaumières la « Trudeaumania » qui avait porté puis maintenu son père au pouvoir plus de quarante ans plus tôt. Il s’est, en quelque sorte, métamorphosé devant les électeurs (11). Au soir de la victoire, il appelle au rassemblement, invitant les Canadiens de toutes tendances politiques à « avoir foi en eux-mêmes et en leur pays », leur promettant un « vrai changement progressiste », une « politique positive » censée leur redonner l’espoir.

Balayer l’héritage de Stephen Harper ?

Les observateurs de la scène politique canadienne ont eu tôt fait de dénigrer l’héritage que Stephen Harper (premier ministre sans discontinuer de 2006 à 2015) laisse au Canada. Cet héritage est mince, certes, mais tout de même réel. Au premier chef, il faut reconnaître à M. Harper d’avoir réussi à unifier une droite canadienne longtemps divisée et de lui avoir donné ses lettres de noblesse comme parti apte à gouverner. Même après l’échec de 2015, le Parti conservateur du Canada demeure l’une des trois principales formations politiques au niveau fédéral. On doit également à Stephen Harper d’avoir ramené une relative paix constitutionnelle dans le pays. Il a, en particulier, été l’artisan de la reconnaissance du Québec comme « nation dans un Canada uni ». Ajoutée à un essoufflement de la foi nationaliste dans la Belle Province, cette reconnaissance a contribué à calmer le jeu des relations parfois difficiles entre Ottawa et Québec.

Au niveau économique, son grand oeuvre aura été la réduction de la TPS (sorte de TVA fédérale) de 7 % à 5 %, au grand plaisir des consommateurs. Justin Trudeau ne reviendra pas en arrière sur ce point, pas plus que sur les deux grands accords commerciaux internationaux que son prédécesseur a négociés d’arrache-pied : l’Accord économique et commercial global (AECG), traité de libre-échange entre le Canada et l’Union européenne ; et l’Accord de Partenariat TransPacifique, signé en février dernier avec onze pays (dont le Japon, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, les États-Unis et le Mexique).

Stephen Harper aurait aimé que l’AECG entre en vigueur rapidement, de crainte que les Américains ne coupent l’herbe sous le pied aux Canadiens grâce à leur propre accord de libre-échange avec le Vieux continent (TAFTA), mais le dossier de l’AECG est toujours bloqué à Bruxelles. Justin Trudeau est sur la même ligne que M. Harper. À lui, désormais, de convaincre les pays européens de l’intérêt commun de ce traité.

Gouverner autrement

Dans les premiers mois de son mandat, Justin Trudeau – qui s’était engagé à rompre avec l’opacité et la centralisation du pouvoir à la mode conservatrice – a effectué plusieurs gestes destinés à démontrer que son gouvernement ferait preuve d’ouverture, de transparence et d’équité. Une constante, néanmoins : Stephen Harper avait ramené le gouvernement sur la voie de politiques plus interventionnistes qu’auparavant ; Justin Trudeau suit le même chemin mais en misant davantage sur la consultation que sur l’imposition unilatérale de réformes. Un exemple : le 13 novembre dernier, le nouveau chef de gouvernement rend publiques les lettres de mandat adressées à ses ministres (une nouveauté !), convoque tous les premiers ministres des provinces et territoires et rencontre les grands chefs autochtones. Le message est clair : il abordera les dossiers épineux de manière ouverte et concertée.

La composition de son cabinet est à l’image d’un Canada en mouvement. Pour la première fois, la parité hommes-femmes est respectée (« parce que nous sommes en 2015 », explique M. Trudeau, comme une évidence). Par ailleurs, le premier ministre, qui répète à l’envi que le Canada est fort de sa diversité (12), n’a pas manqué d’attribuer des portefeuilles prestigieux à des représentants de diverses communautés : un Sikh portant turban a été nommé à la Défense, une Amérindienne à la Justice et une ancienne réfugiée afghane aux Institutions démocratiques. Le gouvernement illustre également un vrai changement de génération : il compte de nombreux trentenaires, même si quelques vieux routiers de la politique ont été placés à des postes clés comme la sécurité ou l’immigration (13).

Le style de leadership du nouveau premier ministre, on l’a dit, n’est pas celui de ses prédécesseurs (14). Son intelligence est moins classique, moins abstraite que celle de son père, intellectuel grand teint (15). Mais, comme lui, il possède surtout une grande capacité d’écoute. Dans Terrain d’entente, le fils évoque le modèle de prise de décision de Pierre Elliott Trudeau : « Il posait toujours des questions et incitait les gens à exprimer leurs opinions » avant de trancher. Il a hérité de ce style de leadership, attentif aux autres mais peut-être plus humble. Tout comme il a épousé les valeurs de ce « père éducateur » qui, bien que premier ministre, rentrait à la maison à 17 heures pour superviser les devoirs de ses enfants (16). Justin Trudeau, lui non plus, n’est pas homme à sacrifier sa vie familiale à la politique. Sa femme lui a d’ailleurs fait promettre, quand il s’est engagé en politique, qu’il ne serait pas un bourreau de travail comme son père à elle. Adepte de yoga, elle a également réclamé qu’il s’attache à bannir de sa vie, personnelle et politique, toute énergie négative (17). Nul doute qu’il a séduit les Canadiens par son désir de faire de la politique autrement, de façon plus positive que conflictuelle, comme une porte ouverte à ces « voies ensoleillées » auxquelles il se référait publiquement au soir de l’élection. Un emprunt au premier ministre libéral Wilfried Laurier, qui tint les rênes du pouvoir à Ottawa de 1896 à 1911 et dont il est un fidèle admirateur.

Changer le monde et l’image du Canada dans le monde

Justin Trudeau a connu son baptême du feu international moins d’un mois après l’élection, enchaînant un G20, un sommet Asie-Pacifique, un sommet du Commonwealth, puis la COP21 à Paris. Partout, on l’a vu d’emblée à son aise dans les discussions avec ses homologues comme dans les bains de foule. Ce premier marathon diplomatique l’a démontré : il est déjà une star internationale.

Cette facilité à entrer dans le « moule » des grands rendez-vous internationaux tient, en partie, à son histoire personnelle. Pierre Elliott Trudeau entretenait des relations très étroites avec bon nombre de chefs d’État et, on l’a dit, ses enfants l’accompagnaient souvent lors de ses voyages autour du monde (18). On en a eu un rappel lors du Sommet Asie-Pacifique en novembre 2015, quand le président chinois Xi Jinping a pris la peine d’assurer à Justin Trudeau que la Chine n’oubliait pas la « vision extraordinaire » qu’avait eue son père, l’un des premiers dirigeants occidentaux à établir des relations diplomatiques avec Pékin, en 1970. Fidel Castro, quant à lui, est devenu un ami de la famille après le déplacement historique de Pierre Elliott Trudeau à Cuba en 1976, en pleine guerre civile angolaise (19).

Même si le Canada demeure une puissance moyenne sur l’échiquier mondial, Justin Trudeau a l’ambition de lui redonner le rôle international qu’il occupait autrefois, notamment dans le règlement pacifique des différends (20). Ce rôle s’était considérablement affaibli sous les Conservateurs. Le nouveau premier ministre veut redorer le blason du pays, revitaliser sa participation dans les grandes institutions multilatérales, réinvestir dans l’aide au développement. « Le Canada est de retour », a-t-il proclamé en décembre dernier à la Conférence de Paris sur le changement climatique.

Le Canada, l’ONU, l’aide internationale

M. Harper était connu pour privilégier les relations bilatérales et vouait un dédain marqué aux institutions onusiennes (21). Son appui indéfectible à Israël contrastait avec l’attitude traditionnellement plus mesurée des gouvernements canadiens sur la question palestinienne. Sur ces deux points, Justin Trudeau a redressé la barre. Vis-à-vis d’Israël, il est moins inconditionnel que son prédécesseur. Quant aux institutions onusiennes, il ne les méprise pas, loin s’en faut. Au contraire, Justin Trudeau, multilatéraliste par sensibilité, veut voir le Canada jouer un rôle nettement plus constructif dans les organisations internationales. Sous sa gouverne, Ottawa va à coup sûr revenir à l’avant-scène des opérations de maintien de la paix, des médiations internationales, de la prévention des conflits, des efforts de reconstruction post-conflit (22).

À l’inverse, il est une autre tradition à laquelle Justin Trudeau se montre d’ores et déjà fidèle : la préservation d’une relation étroite avec le grand voisin, les États-Unis, ainsi qu’avec les « alliés naturels » comme la France. Avec Barack Obama, le courant est immédiatement passé. Avec Hillary Clinton également. Mais il n’y a rien d’étonnant à ce que le chef du gouvernement canadien ait beaucoup en commun avec les leaders démocrates de Washington. Qu’en sera-t-il si Donald Trump accède à la présidence américaine ? Naturellement, son programme aux accents très conservateurs n’est pas pour plaire au libéral canadien – mais il se défend de le dire publiquement, préférant mettre l’accent sur l’intangibilité d’une amitié canado-américaine qui va bien au-delà d’une relation entre deux personnes ou de la confrontation de deux idéologies…

Autre nuance : M. Harper avait entraîné le Canada dans des missions de combat, en Afghanistan puis contre le groupe État islamique en Irak et en Syrie. Dès février, Justin Trudeau est revenu sur ces pratiques et a tenu sa promesse de campagne en retirant les avions canadiens chargés de frappes aériennes contre des positions de l’EI dans ces deux pays, préférant concentrer ses forces sur des missions de paix ou d’appui à un retour à la paix (23).

En matière d’aide internationale, le changement est, là encore, frappant. Alors que M. Harper avait drastiquement réduit cette aide et l’avait liée à des retombées économiques pour des entreprises canadiennes, son successeur l’a placée en tête de ses préoccupations. Mi-mai, au sommet humanitaire d’Istanbul, il annonçait ainsi le versement de 274 millions de dollars aux Nations unies pour l’éducation des enfants réfugiés.

Le Canada revient également à la table des discussions internationales sur les grands sujets de l’heure, dont celui de la lutte contre le changement climatique. M. Trudeau était à New York le 22 avril pour signer l’Accord de Paris. Un mois plus tôt, il avait déposé la candidature du Canada à un siège au Conseil de sécurité des Nations unies pour 2021, onze ans après un cinglant échec essuyé par son prédécesseur (24).

Un pays ouvert aux réfugiés

Alors que, depuis 2010, le Canada est passé de la cinquième à la quinzième place au classement des pays industrialisés recevant le plus de réfugiés, la question de l’accueil de Syriens fuyant leur pays a hanté la campagne électorale de Stephen Harper. En janvier 2015, il avait promis d’en accueillir 10 000 en trois ans mais freinait depuis le processus par crainte de voir s’infiltrer des terroristes. En août 2015, seulement 2 374 demandes avaient été acceptées. Face à un Justin Trudeau faisant preuve d’une plus grande ouverture vis-à-vis des Syriens, l’attitude de M. Harper a pu avoir un certain effet sur les résultats du vote, 54 % des Canadiens souhaitant que le pays laisse entrer davantage de réfugiés, selon un sondage Angus Reid de septembre 2015. Justin Trudeau promettait, pour sa part, d’ouvrir les portes du Canada à 25 000 Syriens durant les deux derniers mois de l’année 2015. Geste symbolique : peu après son élection, en plein hiver, le nouveau premier ministre s’est rendu sur le tarmac de l’aéroport de Montréal pour accueillir les premiers réfugiés en provenance de Syrie (25). Même si l’objectif consistant à recevoir 25 000 réfugiés avait été reporté au 1er mars en raison de difficultés de sélection et de logistique, cet engagement est une autre manifestation de l’humanisme qui anime M. Trudeau. Et cela, dans la droite ligne d’un principe qui était fondamental pour son père : la générosité envers les plus démunis (26). Entre novembre 2015 et juin 2016, le Canada a accueilli 27 580 Syriens.

Changer le Canada ?

L’identité sociale et culturelle de ce pays immense, qui s’étend de l’Atlantique au Pacifique et à l’Arctique, est parfois difficile à cerner. Certains problèmes demeurent non résolus depuis des lustres, notamment la « question » autochtone et celle des inégalités de revenus que relève régulièrement l’OCDE. Pour 2016, les experts s’attendaient en début d’année à ce que les 1 % de Canadiens les plus nantis perçoivent 12 % de la richesse nationale, alors qu’en 2000 ce pourcentage se chiffrait à 8 %. M. Trudeau semble vouloir prendre le taureau par les cornes en remettant à l’honneur des valeurs comme la solidarité, l’ouverture d’esprit et le respect de l’autre, largement partagées par les Canadiens depuis une cinquantaine d’années (27). Encore un héritage de Pierre Elliott Trudeau, alors au pouvoir à Ottawa.

Dans les faits, ces valeurs se matérialisent déjà en politiques sociales plus généreuses. Et le gouvernement s’est engagé à mettre en oeuvre plusieurs législations d’avant-garde. Justin Trudeau est bien le porte-étendard – comme l’avait été son père – d’une protection renforcée des droits fondamentaux de tous les Canadiens, minorités comprises. Il avait dix ans quand, en 1982, Pierre Elliott Trudeau adopta la Charte canadienne des droits et libertés – un document que le fils présente comme l’« un des outils les plus précieux que le monde ait connu pour assurer la protection et le plein exercice des droits de la personne », sans discrimination en fonction du sexe, de la religion et de la langue (28). C’est dire son enthousiasme à vouloir défendre la veuve et l’orphelin, le réfugié ou l’immigré de fraîche date, en plaçant les grands principes de la Charte au centre de l’action gouvernementale (29).

À Pierre Elliott Trudeau, on doit la légalisation du divorce au Canada et la dépénalisation de l’avortement et de l’homosexualité. Justin Trudeau, lui, veut légaliser rapidement la consommation de marijuana et a déposé, mi-mai, un projet de loi visant à protéger les personnes transgenres. Et comme les gestes symboliques comptent, il a annoncé qu’il défilerait le 3 juillet à la Gay Pride de Toronto, une première dans l’histoire canadienne pour un premier ministre en exercice.

Le principe de non-discrimination, c’est aussi ce qui l’a conduit, le 25 février dernier, à revenir sur la déchéance de nationalité imposée un an plus tôt par Stephen Harper aux personnes possédant la double nationalité et « ayant commis des crimes graves comme le terrorisme, la trahison, l’espionnage ou la participation à un groupe armé étranger en conflit avec le Canada » (30). En vertu du nouveau projet de loi, les titulaires d’une double nationalité auteurs d’actes terroristes ou de crimes contre l’intérêt national resteront donc canadiens et seront jugés en tant que tels (31).

L’heure des grands chantiers

Changer le Canada ne sera pas forcément aisé. Parmi les grands dossiers qui trônent sur le bureau de Justin Trudeau, il y a d’abord la lutte contre le changement climatique. Dans un pays où l’exploitation des ressources naturelles (pétrole issu des sables bitumineux compris) représente un cinquième du PIB, on imagine la difficulté des choix à faire pour, au moins, respecter l’Accord de Paris. À la COP21, Justin Trudeau était arrivé les mains presque vides, promettant seulement que son pays « ferait sa part ». Saura-t-il transformer l’image de cancre de l’environnement que, pendant dix ans, le Canada a eue sur la scène internationale ? Sous Stephen Harper, le secteur des énergies fossiles a eu les coudées franches pour prospérer, notamment dans le pétrole issu des sables bitumineux, sans se soucier des émissions de gaz à effet de serre qu’engendre cette production. Justin Trudeau a pour sa part déjà fait quelques gestes importants, dont celui d’inviter tous les premiers ministres des provinces et territoires canadiens à l’accompagner à la COP21 pour montrer qu’il était prêt à mettre en oeuvre un plan national concerté et sérieux de lutte contre le changement climatique. Mais il a dû battre en retraite peu après, devant l’ampleur des désaccords, notamment sur une tarification du carbone à l’échelle nationale qu’il aurait voulu mettre en place rapidement. Conséquence : il a été forcé de reporter à l’automne la mise au point d’une nouvelle stratégie nationale.

C’est une chose de promettre d’élaborer une telle stratégie, c’en est une autre de convaincre l’industrie pétrolière de se plier à des règles de développement durable – elle qui, malgré la crise actuelle de l’or noir, continue sur sa lancée de production exponentielle. L’Office national de l’énergie révélait fin janvier que la production canadienne de pétrole devrait doubler d’ici à 2040, entraînant dans son sillage une hausse inévitable des émissions de gaz à effet de serre. Déjà, le Canada peine à respecter le modeste engagement qu’il a pris en 2009 à la Conférence de Copenhague sur le changement climatique : il s’agissait alors de réduire de 17 % ses émissions en 2020 par rapport à 2005. Or, selon les dernières projections officielles, ces émissions devraient plutôt grimper d’au moins 2 % d’ici à 2020 et de près de 17 % d’ici à 2030 ! Renverser la vapeur pour respecter l’Accord de Paris est un défi de taille que d’aucuns jugent déjà impossible à relever.

Sur le plan économique, Justin Trudeau est attendu au tournant. En campagne électorale, il a su séduire les Canadiens en leur promettant une meilleure qualité de vie, s’engageant à mieux aider les familles et la classe moyenne, à revaloriser les retraites, à financer de grands travaux (ce qui devait permettre la création de nombreux emplois)… Mais il hérite d’un Canada à l’économie déprimée pour cause de chute mondiale des prix des matières premières et du pétrole en 2015, aggravée par une baisse marquée du dollar canadien. La croissance canadienne, qui dépassait autrefois les 2 %, plafonne. Elle n’a été que de 1,2 % en 2015 et ne devrait guère faire mieux en 2016. Le taux de chômage est aussi à la hausse, depuis octobre 2014 : il atteignait 7,1 % en avril 2016. Pour amorcer la relance, Justin Trudeau fait le pari d’un réinvestissement massif dans de grandes infrastructures et sur des mesures sociales, quitte à remettre le pays sur la route de lourds déficits. Et il assigne à son gouvernement la tâche de mettre en oeuvre des mesures qui coûteront cher, comme une réduction des impôts pour la classe moyenne, des allocations familiales plus généreuses, une aide à l’emploi des jeunes et des plus de 55 ans, une réforme assouplie de l’aide aux chômeurs, un financement à long terme des services de santé gérés par les provinces…

Redonner une place citoyenne aux Premières Nations

L’histoire canadienne est pavée de violations des droits des Premières Nations amérindiennes. On est loin de la vision, chère à Samuel de Champlain, de colons français vivant en harmonie avec les peuples autochtones de la Nouvelle-France.

L’époque « Harper » n’a pas arrangé les choses. Jamais il n’y eut autant de batailles judiciaires engagées par des groupes amérindiens pour la défense de leurs droits territoriaux, en particulier face à des multinationales minières, pétrolières ou gazières soutenues par le gouvernement conservateur.

Changer de cap dans les relations avec les Premières Nations (plus d’un million de personnes, membres d’une cinquantaine de Nations (32)) en reprenant le dialogue est l’un des principaux défis qui attendent Justin Trudeau. Il a exprimé la volonté de le relever – et suscité, ce faisant, un grand espoir.

Un geste est déjà capital : le 10 mai dernier, le Canada a officiellement appuyé la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones, geste salué par le chef de l’Assemblée des Premières Nations (APN), Perry Bellegarde (33). Le précédent gouvernement avait adopté la Déclaration en 2010 mais faisait tout, depuis, pour en diminuer la portée juridique. Le texte énumère des normes minimales pour assurer la survie, la dignité et le bien-être des peuples autochtones du monde, incluant le droit à l’autodétermination et les droits sur leurs territoires ancestraux. N’ayant pas force de loi, la Déclaration devait servir, dans l’esprit des Premières Nations du Canada, de point de départ pour l’élaboration, avec elles, d’un plan d’action national en faveur des autochtones. Justin Trudeau saura-t-il lui donner du mordant ? Dès son élection, il a en tout cas montré sa volonté de transformer radicalement le paysage des relations entre le gouvernement fédéral et les autochtones. Pour la première fois, les actions visant à améliorer leur sort sont confiées à tous les ministres et non seulement à la ministre des Affaires autochtones, Carolyn Bennett. Dans les lettres de mandat des ministres figurent ces mots : « Aucune relation n’est plus importante pour moi et pour le Canada que la relation avec les peuples autochtones. Il est temps de renouveler la relation de nation à nation avec les peuples autochtones pour qu’elle soit fondée sur la reconnaissance des droits, le respect, la collaboration et le partenariat. »

Vaste programme, certes, mais qui est déjà en application. Moins d’un mois après son entrée en fonctions, le premier ministre participait à une assemblée de grands chefs et s’engageait à réduire les inégalités en matière de qualité de vie des autochtones par rapport aux autres Canadiens. Mieux : il a déjà répondu à plusieurs revendications de l’APN, dont celle concernant la déclaration des Nations unies. Le financement de programmes en faveur des autochtones ne sera plus limité à 2 % de hausse annuelle. Surtout, il s’est engagé à appliquer les 94 recommandations de la Commission Vérité et Réconciliation que Stephen Harper avait en grande partie mises de côté.

Cette commission, créée il y a six ans par M. Harper sous la pression des groupes autochtones, a mené une longue consultation nationale auprès des membres des Premières Nations pour rendre compte de leurs difficultés et connaître leurs priorités pour l’avenir. Elle a notamment entendu des milliers de témoignages poignants sur les mauvais traitements infligés aux jeunes autochtones dans des pensionnats chargés non seulement de les éduquer mais aussi de les « assimiler ». Au-delà des excuses et des réparations, les Premières Nations réclament surtout des actions concrètes dans des domaines qui « relèvent des droits de base de tout citoyen » : eau potable, logement décent, bonne éducation, emplois, soins de santé. En s’engageant résolument dans la voie d’un partenariat renouvelé, d’une amélioration notable des conditions de vie des membres des Premières Nations et de leur inclusion dans tous les pans de la vie nationale, Justin Trudeau pourrait être l’artisan de ce « pays plus fort » que Perry Bellegarde appelle de ses voeux (34).

Dans son essai Le Grand Retour, publié l’automne dernier, John Saul prédit une résurgence du pouvoir autochtone au Canada. Il croit que l’élection de Justin Trudeau aura un effet positif sur les relations avec les Premières Nations. Sans donner de consigne de vote, leurs leaders ont clairement dénoncé les politiques de M. Harper à leur endroit, notamment son refus de créer une commission d’enquête publique pour faire la lumière sur 1 200 cas de femmes autochtones disparues ou assassinées depuis les années 1980. Justin Trudeau a promis, pour sa part, de mettre rapidement en place une telle instance.

Le 19 octobre dernier, les membres des Premières Nations sont massivement allés voter, alors qu’ils le font peu d’habitude, préférant revendiquer leurs droits historiques à traiter toute question avec le gouvernement canadien, de Nation à Nation. Cette fois, avec la bénédiction du grand chef Perry Bellegarde, ils ont pris le chemin de l’isoloir, dans l’espoir de peser sur le résultat. Une stratégie qui semble bien avoir réussi (35).

Justin Trudeau a dès ses premiers mois à la tête du gouvernement canadien imprimé sa marque et rempli plusieurs promesses électorales qui concernent aussi bien la vie quotidienne des Canadiens que la façon dont le pays entend jouer ses cartes à l’international. Il a cependant été freiné sur plusieurs dossiers difficiles, comme la relance économique, la lutte contre le changement climatique ou encore la légalisation de l’euthanasie. Sa popularité n’est pas entamée mais elle pourrait l’être rapidement s’il n’apporte pas la preuve, dans les tout prochains mois, de sa capacité à joindre davantage le geste à la parole.

Pour consulter les notes et visiter la page de la revue, cliquez ici.

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About Anne Pélouas

Journaliste-blogueuse au Canada, d'origine française, je suis correspondante du quotidien français Le Monde. J'écris aussi pour différentes publications québécoises et françaises, avec le tourisme, le plein air et la gastronomie pour sujets de prédilection. J'ai ouvert un second blogue en janvier 2016: Grouille pour pas qu'ça rouille. Spécial baby-boomers actifs !

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